Il y a des noms de bière qui ne s’expliquent qu’à Bruxelles. Bloemekei en fait partie : sur le papier, c’est un « bouquet de fleurs » — élégant, floral, en accord avec la fée qui orne l’étiquette et le dry-hopping intense qui donne son parfum au verre. Dans les Marolles, cependant, le mot désigne aussi… un pet. Belgoo n’a évidemment pas choisi le nom par hasard : l’humour populaire bruxellois — cette zwanze qui joue toujours sur deux registres — trouve ici une expression brassicole parfaite. Une IPA florale qui, sous son nom bien élevé, cligne malicieusement de l’œil au patrimoine linguistique du coin.
Zoals met onze andere bieren kiezen we voor een dialectnaam van de streek. Bloemekei, dat is een boeketje van bloemen. — Jo Van Aert, brasseur.
Zuun, 2007-2014 — l’histoire à contre-courant
Jo Van Aert, natif d’Alsemberg, n’est pas brasseur au départ mais commercial. Une dégustation à Bruges en 2006 change tout : l’année suivante, il fonde Belgoobeer. Sans capital pour bâtir immédiatement une brasserie, il négocie l’usage des installations de La Binchoise à Binche, dans le Hainaut — c’est là que ses premières bières prendront vie. Sept ans de brassage nomade, à faire l’aller-retour depuis Beersel-Alsemberg pour brasser ses recettes en Hainaut. En octobre 2013, un tournant : Van Aert rachète une partie des anciens bâtiments du grossiste BVS, dans la Georges Wittouckstraat à Zuun (Sint-Pieters-Leeuw), à la lisière de Bruxelles. Neuf cent mille euros d’investissement plus tard, la brasserie ouvre en 2014 avec une installation de deux mille quatre cents litres par brassin. Depuis, la production a été plusieurs fois doublée. Bestseller de la maison, la Bloemekei mène la danse.


L’IPA belge à la sauce Belgoo
Belgoo, à la différence de la plupart des maisons de la vallée de la Senne, ne fait pas de gueuze — ou plutôt : Van Aert a longtemps brassé le lambic pour la Lambiek Fabriek entre 2016 et 2019, avant de lancer en 2024 sa propre marque de lambic sous son nom, « Van Aert ». La Bloemekei relève d’une tout autre philosophie : c’est une Belgian IPA extra dry-hopped, inspirée de l’école craft américaine mais tempérée par le savoir-faire belge. Le dry-hopping — l’ajout de houblons à froid, en cuves de garde, après la fermentation — utilise ici un assemblage exotique où les variétés modernes libèrent leurs esters les plus fruités. Sept houblons courants dans le style se retrouvent dans cette IPA : Citra, Mosaic, Amarillo, El Dorado, chacun apportant sa signature aromatique. Les vingt-quatre kilogrammes de matière verte par cent litres de moût donnent à la bière ce nez exubérant que la brasserie revendique comme sa signature. Trente IBU au compteur : l’amertume est perceptible mais dosée avec finesse, jamais mordante.
Analyse visuelle
Robe or pâle, lumineuse, d’une limpidité franche qui étonne pour une bière si aromatique. La refermentation en bouteille laisse peu de dépôt à cette température de service. À la percée, la mousse se dresse en col fin, blanc, gras mais peu tenace : quelques minutes de dentelle avant l’affaissement — l’école craft, où l’aromatique compte plus que la persistance mousseuse. La pétillance est fine, presque discrète, ce qui accentue la texture soyeuse en bouche et laisse toute la place au houblon.
Le nez
Le nez ouvre en fanfare. L’attaque olfactive est envoûtante, comme le note le carnet : une explosion de fruits tropicaux qui saute du verre. Litchi épluché, fruit de la passion mûr, mangue Alphonso, zeste de pamplemousse rose — le vocabulaire est immédiatement craft, moderne, sans rien devoir à la tradition trappiste. En arrière-plan, une trame maltée biscuitée soutient la charpente ; une note florale douce — le « bouquet » du nom — vient rafraîchir l’ensemble sans jamais s’imposer. Un souffle résineux discret rappelle que sous les fruits, le houblon est bien là.
La bouche
L’attaque en bouche est fraîche, franche, pintable — dans le vocabulaire craft, cela signifie une bière qui invite immédiatement à la gorgée suivante. Corps moyen, texture soyeuse, saveurs fruitées prolongeant fidèlement le nez : agrumes, fruits tropicaux, une pointe résineuse en cours de dégustation. Une petite sucrosité résiduelle enrobe l’ensemble et adoucit l’amertume — celle-ci se dessine progressivement, mesurée, herbacée, sans jamais s’imposer. Les six degrés et demi sont dissimulés avec élégance. La finale est longue, sèche à moyennement sèche, avec ce funky à cristal que noterait un dégustateur attentif — cette signature de houblonnage à cru qui persiste sur la langue bien après la dernière gorgée.
L’accord parfait selon Doctor Beer
Les IPA belges appellent la cuisine du soleil. Doctor Beer propose un poulet grillé au citron confit et aux herbes fraîches — la vivacité citronnée dialogue avec le pamplemousse du houblon, les herbes prolongent la trame florale. Pour un accord plus audacieux : des tacos de poisson à la mangue et coriandre, où le fruit tropical de la garniture épouse celui du dry-hop, la coriandre relançant le bouquet aromatique. Enfin, pour une piste asiatique, un curry vert de crevettes à la citronnelle : le résineux du houblon rebondit sur la citronnelle, la fraîcheur de la bière apaise le piquant.
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Quatorze sur vingt pour une IPA belge qui assume son héritage américain sans renier son ancrage bruxellois — jusque dans son nom, à double détente. Le bouquet est floral et fruité ; la zwanze, discrètement, souffle en arrière-plan. Comme il se doit à Bruxelles.