Certaines brasseries se trouvent sur une carte. Celle-ci, il faut la dénicher. De Dochter van de Korenaar se cache à Baarle-Hertog, un fragment de Belgique perdu en plein territoire néerlandais, là où la frontière zigzague entre les jardins et où même la friterie doit choisir son camp : belge ou hollandaise. Loin des circuits touristiques, à l’écart des sentiers battus, c’est là que je suis parti en quête d’un trésor caché. Je l’ai trouvé.
Le trésor caché de Belgique… en Hollande
Il y a quelque chose de juste à voir une brasserie belge jouer à cache-cache géographique avec les amateurs de houblon. Baarle-Hertog est l’un des endroits les plus étranges de la carte : une mosaïque de parcelles belges cousues dans le sol néerlandais, une curiosité frontalière qu’il faut voir pour y croire. Plantez-y une brasserie aussi passionnée, et vous obtenez ceci : une authenticité pure et sans hâte, bien à l’écart des routes balisées. Quand l’amour du brassage refuse de respecter une frontière, voilà le genre de pépite qu’on déniche.
Dégustation à l’aveugle rigoureuse

Je me suis livré à une dégustation à l’aveugle rigoureuse. Quatre des bières les plus accessibles de la brasserie, étiquettes masquées, numérotées de un à quatre. « Accessibles » signifie ici des profils équilibrés, sans arômes extrêmes — et c’est précisément ce qui les rend utiles : sans indice visuel, on ne déguste plus un nom ni une réputation, seulement le liquide dans le verre. C’est la façon la plus propre de jauger la maîtrise technique d’un brasseur plutôt que de courir après les feux d’artifice. Nez, bouche, finale : chaque paramètre décortiqué tour à tour. À la fin, une bière s’était nettement détachée du lot.
Cachez l’étiquette, et la bière n’a plus nulle part où se cacher non plus.
Et cette dégustation à l’aveugle n’était que la porte d’entrée. La carte du jour s’étendait sur un proeflokaal, un bar de vieillissement en fût, un Bock bar, un bar de Noël et un coin vintage. Deux douzaines de bières. De quoi y perdre tout un après-midi.
La magie des rencontres brassicoles
Ce que je répète toujours : la bière, c’est d’abord des rencontres. Nous étions arrivés dès l’ouverture, avec l’intention de faire un passage de quelques heures et de repartir.
Nous étions venus pour quelques heures. Nous sommes repartis quelques heures après la fermeture, à rire encore avec les brasseurs.
Entre anecdotes de cuves et verres partagés, repartir est devenu tout simplement impossible. C’est ça, la vraie magie de ce métier : l’instant où une dégustation se transforme, presque sans prévenir, en soirée improvisée entre amis du houblon.

Le saint des saints : la cave à barriques

Vint ensuite le saint des saints. La cave à barriques est un véritable trésor d’alchimiste, où chaque fût raconte une histoire différente : chêne français, bourbon américain, porto et cognac, chacun prêtant à la bière un grain de sa vie antérieure. Les arômes se mêlent dans l’air humide pendant que le bois fait son travail lent, mois après mois patient. Cette cave, c’est l’université du vieillissement, une leçon magistrale sur l’art de prendre son temps.
Raretés liquides

S’ensuivit une dégustation hors du commun : rien que des éditions limitées et des exclusivités du jour, le genre de bouteilles introuvables ailleurs. La Coupe Soleil, un puissant assemblage de bières blondes et foncées vieillies en fût, relevé de bergamote et de miel-citron à 7,5 %, côtoyait L’Ensemble di Montalcino, affiné en fûts de Brunello et tiré de la cave personnelle du brasseur. C’est le graal du dégustateur : des brassins uniques, des expérimentations discrètes, tout ce qui n’était jamais censé quitter le laboratoire. Une chasse au trésor liquide, où chaque gorgée devient un souvenir irremplaçable.
Traitement VIP : les coulisses secrètes
Une fois les derniers participants partis, on nous a emmenés dans les coulisses. Secret professionnel oblige, je ne peux pas tout révéler, mais entre histoires de brasseurs et dégustations tirées directement des cuves expérimentales, nous avons vu l’envers du décor : ce qui se passe dans les caves après la fermeture, la part que les visiteurs n’atteignent presque jamais. Je dirai seulement ceci. C’était légendaire.

Une brasserie qu’il faut traquer, des brasseurs qui transforment une visite en soirée, et une cave qui récompense la patience plutôt que le tapage. C’est exactement le genre d’endroit qui me rappelle pourquoi la bière belge vaut le détour. Dénichez De Dochter van de Korenaar si vous le pouvez. Certains trésors sont faits pour rester un peu cachés.

Dimitri Ratkovic, sommelier certifié en zythologie
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